Homélie – 950 ans – Abbaye-aux-Dames – samedi 28 juin 2016

 

Pierre, tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église.

Matthieu 16,13 – 16

Chers amis,

L’essentiel dans la vie ce n i est pas de réussir, cela ne dure qu’un instant. L’essentiel dans la vie c’est d’être là et c’est irremplaçable. A un moment de l’histoire, il y a des vies qui ressemblent à un caillou qui aurait été déposé à l’entrée d’une source et qui aurait dévié un torrent. Il en est ainsi de la vie de Guillaume et de Mathilde. Guillaume ne serait pas ce qu’il a été sans Mathilde. Mystère d’une vie, mystère d’une communion dans la différence ! La fécondité d’une vie est toujours le fruit d’une complémentarité. Dieu inscrit sa présence souvent à travers les failles de l’histoire humaine et même il écrit droit avec les lignes courbes de notre vie.

Sans cesse nos livres d’histoire nous parlent de Guillaume et ils oublient Mathilde. Cette Abbaye-aux-Dames que nous évoquons aujourd’hui est l’œuvre de ce couple, modèle de foi et de fidélité. Nous sommes à l’époque de la grande réforme de l’Église, celle qui va commencer en 1073 avec le pape Grégoire VII et qu’on va appeler la réforme grégorienne. L’Abbaye-aux-Dames va bénéficier de cette réforme. C’est à cette époque que l’Église est traversée d’un nouveau souffle évangélique et qui va éclore au 12 e et XII le siècle dans cette harmonie entre la raison et la foi et dont notre cathédrale de Bayeux est un fruit indéniable. Cette abbaye va voir aussi l’éclosion du monachisme féminin, Ces femmes lettrées auraient pu être données en mariage à un illustre chevalier. Il faut se rappeler qu’elles ne venaient pas s’exiler dans une abbaye pour fuir le monde mais pour le servir dans la prière et le don de leur vie offerte à Dieu, restant soucieuses de l’accueil des plus pauvres. Dans ces périodes de guerre et de violence, les abbayes devenaient des lieux de protection des plus faibles mais aussi des fontaines d’eau vive où venaient se désaltérer leurs contemporains en quête de sens et de renouveau spirituel.

L ‘homme ne vif pas seulement de pain, dit Jésus, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.

Un adage dit « abondance de biens pauvreté de liens » Une société de consommation ne peut pas répondre à l’attente d’un être humain. A quoi bon des moyens de vivre quand on a perdu ses raisons de vivre. Beaucoup de nos contemporains ne traversent pas seulement une crise sociale ou économique mais une véritable crise existentielle. Autrefois on disait que le bonheur était dans le près Depuis on a promis que le bonheur se trouvait devant les gondoles de nos supermarchés. Notre époque est en quête de véritable bonheur. Quand l’homme perd ses raisons de vivre, il se déshumanise et devient un loup pour les autres car le ressort de la vie c’est la confiance. « Heureux ceux qui croient » dit Jésus. Nous avons non seulement à retrouver nos raisons de vivre mais à témoigner du bonheur de croire. Comme le rappelait ce grand philosophe qu’était Levinas dans « Totalité et infini » On voudrait être comblé par une multitude de biens alors que nous sommes faits pour l’Infini. Chaque être humain a besoin de dépassement. Il a soif de plus d’amour que cette terre ne peut lui donner. Et sans doute que la vie monastique, à sa manière depuis presque 2000 ans est une réponse à la quête de sens de l’humanité. A la fin de l’empire romain décadent les jeunes générations qui étaient en quête de sens partaient à la rencontre des pères du désert. C’est auprès d’eux que bon nombre retrouvaient sens à leur vie. Ce fut l’époque où l’Église a connu le plus de catéchumènes. Beaucoup ne trouvaient plus de sens dans cette société décadente et ils se tournaient vers le Christianisme. Ils s’entendaient dire cette phrase du Deutéronome dans la Bible. Dieu dit à Moïse : il y a des forces de mort. Il y a des forces de vie. Choisis la vie. Peut être que trop de nos contemporains ont oublié le tragique de l’histoire et qu’ils ne savent plus que la vie est un combat de chaque instant. Plutôt que ressembler à la truite qui nage à contre courant pour remonter vers la source du torrent, ils ressemblent à des poissons morts qui se laissent emportés par le courant.

La fraternité dans un monde de division et d’injustice

L’histoire de l’humanité est un long récit de fraternités brisées. Dieu ne se résout pas à cet échec, Les communautés chrétiennes d’aujourd’hui doivent s’inspirer de la spiritualité de nos frères et sœurs moniales. Le Pape Jean Paul II disait que les moines et les moniales avaient le devoir particulier de développer la spiritualité de communion d’abord à l’intérieur d’elle-mêmes, puis dans la communauté ecclésiale et au-delà de ses limites, en poursuivant constamment le dialogue de la charité, surtout là où le monde d’aujourd’hui est déchiré par la haine ethnique ou la folie homicide. Insérées dans les sociétés de ce monde, des sociétés souvent traversées de passions et d’intérêts conflictuels, aspirant à l’unité, mais incertaines sur les voies à prendre, les communautés de vie consacrée, où se rencontrent comme des frères et des sœurs des personnes d’âges, de langues et de cultures divers, se situent comment signes d’un dialogue toujours possible et d’une communion capable d i harmoniser toutes les différences.

St Augustin, dans sa règle monastique, dit que le test de l’amour de Dieu est l’amour du frère et que la vie des frères doit être une vitrine de l’Évangile pour les hommes. Une communauté de moines ou de moniales n’est pas une association de célibataires ou de vieux garçons qui se protègeraient du monde et qui le fuiraient pour se tourner vers Dieu. Ils vont à Dieu ensemble, avec des frères ou des sœurs, en communauté, d’un seul cœur et d’une seule âme. Et c’est parce qu’ils sont ainsi unis dans la prière et la vie fraternelle, comme les disciples au Cénacle après Pâques autour de Marie, qu’une nouvelle Pentecôte ne cesse de venir sur l’humanité d’aujourd’hui. Il y a une authentique solidarité spirituelle et apostolique, comme l’a si bien montrée la Petite Thérèse. Ils louent Dieu au nom de ceux qui ne le prient jamais ou qui ne peuvent croire. Ils prient au nom de l’Église toute entière mais ils s’assoient aussi à la table des pécheurs. Ils sont pleinement solidaires de leurs frères et sœurs en humanité. Merci à vous tous frères et sœurs et en particuliers à nos bénédictines de nous rappeler sans cesse ce qui fait l’essentiel de la vie et de la foi.

+ Jean Claude Boulanger, évêque de Bayeux – Lisieux