Homélie Mgr Boulanger Messe chrismale 2017

Mardi Saint 2017
« Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » dit le Seigneur à Saint Paul (1° Cor. 12,9)
Frères et sœurs,
C’est cette parole que nous avons méditée aujourd’hui avec nos frères prêtres. Il y a un peu plus de 40 ans, au cours d’un pèlerinage à Lourdes avec des jeunes de Berck sur mer, atteints de la myopathie de Duchenne, Claire qui avait 22 ans et qui est morte à 33 ans, nous a dit : « Je suis handicapée, dans un fauteuil, et vous quel est votre handicap ? » Nous étions là, assis dans la prairie, autour de Claire avec une dizaine de jeunes professionnels. Nous avons tous entendu la question de Claire : Quel est votre handicap ? Ce fut un très long silence avant de commencer à échanger quelques paroles. J’étais jeune prêtre, ordonné depuis cinq ans et cette question de Claire est toujours restée dans ma mémoire. Claire m’a fait comprendre que grandir en humanité et en sainteté, c’est accepter de se réconcilier avec ses handicaps et ses faiblesses. J’entends encore cette petite voix intérieure me dire au pied de la grotte : « Offre-moi tes pauvretés. »
Un chemin de sainteté
Oui, frères et sœurs, le chemin de sainteté que nous sommes appelés à emprunter dans le christianisme suppose l’offrande de nos pauvretés. Ceci est à l’opposé du stoïcisme dont nous rêvons. Chaque matin, je commence par regarder le Christ sur la croix et je comprends que c’est bien sur cette croix qu’il a sauvé le monde. C’est aussi au pied de la croix qu’est née l’Eglise. Charles de Foucauld dont la devise militaire était « Jamais arrière », jusqu’à 50 ans, il a offert à Jésus sa volonté, son courage, sa piété, son intelligence, son zèle missionnaire. Il ne lui reste plus que 8 ans à vivre et c’est à 50 ans qu’il a compris que Jésus lui demandait d’abord d’offrir sa pauvreté et ses échecs. Alors il a pu devenir petit frère. C’est quand on devient pauvre qu’on peut enfin comprendre ce que vivent les pauvres. C’est quand on devient petit qu’on commence à devenir frère. Bien sûr on peut être frère des pauvres mais nous sommes encore des riches pour les pauvres. Que c’est difficile de devenir petit frère ! Jésus est notre référence. Cela commence par l’offrande de nos cinq pains et de nos deux poissons à propos desquels nous nous lamentons sans cesse. Puis Jésus attend de nous l’offrande de notre personne confrontée à la faiblesse sur laquelle nous buttons chaque jour. Ma première pauvreté c’est d’abord de ne pas se sentir à la hauteur de la mission que le Seigneur me confie. Saint Paul se lamentait sur ses échecs, ses faiblesses. Il a communié à la croix du Christ. Il a rappelé aux communautés de Corinthe que cette croix était peut-être une folie à leurs yeux mais quelle était le Salut pour le chrétien. Il va leur montrer que la faiblesse est le chemin que Dieu a choisi pour rejoindre les hommes. « Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort. Ma grâce te suffit »

Se réconcilier avec sa faiblesse.
Dans une société il faut où il faut être IBM, c’est-à-dire Intelligent, Beau et Mobile, nous cachons nos faiblesses. Malheureusement nous épuisons toute notre énergie à vouloir paraître fort. Ce n’est pas la force qui sauve mais seulement l’amour. Je pense à cette maman qui a tout perdu et pourtant qui a sauvé son fils de la drogue. Au départ elle a perdu son mari qui l’a quittée… Elle a dû vendre la maison… Elle a perdu ses amis… Mais c’est son amour qui après de longues années d’épreuves a sauvé son fils de 23 ans. Elle a accepté d’être faible mais c’est sa prière et sa fidélité aimante qui ont libéré son fils de ses chaînes.
Quand la faiblesse apparaît dans notre vie, elle nous fait mal et parfois elle nous humilie. Elle a 1000 façons de se présenter à nous : il y a la faiblesse physique, morale, affective, relationnelle, et même spirituelle. L’image idéale que nous avons de nous-mêmes vole en éclat. Lorsque nous sommes faibles, fragiles, limités, nous devenons inquiets et désemparés de manière plus ou moins brutale. La fragilité blesse en nous le rêve de perfection, de puissance, qui se trouve au plus profond de nous-mêmes. Nous cachons d’abord cette faiblesse et parfois nous la nions avant de l’accepter. L’humiliation est le fait d’être blessé dans notre orgueil. Comme la nature a horreur du vide, nous allons combler ce manque par une soif de biens ou par un activisme débordant. La faiblesse peut provoquer en nous la déprime. Certains vont s’enfermer sur eux-mêmes et rompre toutes relations. La faiblesse est sans doute l’une des réalités humaines les plus difficiles à gérer. Il est difficile de passer de l’humiliation à l’humilité. L’humilité est du côté de la réconciliation avec l’humus qui est en nous, avec cette part de fragilité qui nous habite. Notre pauvreté, notre faiblesse deviennent alors des lieux de rencontre avec le Seigneur et avec nos frères. Rappelons-nous que c’est du côté blessé du Christ, du côté du cœur transpercé c’est-à-dire de l’Amour humilié que jaillit la grâce de Dieu. Souvenons nous que c’est toujours à travers les failles de l’histoire que Dieu inscrit sa présence. Quand nous nous sentons faibles et fragiles tournons-nous vers la Vierge Marie appelée l’humble servante et le modèle de l’humilité.
La faiblesse de l’Eglise.
L’Eglise en France est confrontée actuellement à l’épreuve de la faiblesse et parfois même de l’humiliation. Vos frères prêtres en particulier l’éprouvent au sein de leur ministère. Il suffit de penser à la manière dont les grands médias parlent de l’Eglise. Nous oublions simplement qu’un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse. Les médias malheureusement ne parlent que des arbres qui tombent ! Mais peu importe, l’Eglise est aussi faible dans sa fécondité et cette réalité nous blesse. Le manque de vocations, le peu de chrétiens qui s’engagent au service des communautés, le vieillissement de nos assemblées, tout cela nous fait penser au figuier stérile de l’Évangile. Alors les solutions, les conseils, les reproches, les accusations de toute sorte ne manquent pas. Ils sont souvent prononcés par des personnes qui n’ont pas peiné durement sous le poids de la fidélité et de la dureté de la tâche. Mais au fond, ces personnes n’acceptent pas l’épreuve de la faiblesse. Nous-mêmes, cette épreuve nous fait mal. Nous avons tous oubliés la croix et la fécondité de la croix. Nous sommes comme les disciples après la mort de Jésus et après sa résurrection : « Est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël, disent les disciples ? » Ceci veut dire, est-ce maintenant que tu vas rétablir, Seigneur, l’Eglise dont nous rêvons ou celle de notre enfance ? Et le Seigneur nous répond comme aux disciples : « Vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit Saint qui viendra sur vous, alors vous serez mes témoins jusqu’aux extrémités de la terre. »
La faiblesse : le lieu privilégié de l’Amour du Père.
Si l’Eglise est faible, c’est sans doute aussi parce qu’elle communie à la croix du Christ et que peut-être elle va lui laisser un peu plus de place. La mission comme l’évangélisation, ce sont d’abord l’affaire du Christ avant d’être celle de l’Eglise. Or nous parlons souvent de la mission de l’Eglise comme si c’était uniquement notre affaire. « De riche, il s’est fait pauvre » dit Saint Paul en parlant du Christ. La pauvreté de l’Eglise lui apprend à accepter de dépendre de son Seigneur, de recevoir de Dieu. La faiblesse peut éloigner de Dieu, c’est vrai, mais elle peut devenir aussi un chemin de sainteté.
Frères et sœurs, gardez toujours confiance comme disait la petite Thérèse. Il est impossible que le bon Dieu n’y réponde pas, car il mesure toujours ses dons à la mesure de notre confiance. Bernanos, dans le journal d’un curé de campagne, a écrit cette parole prophétique : « Je dis que les faibles sauveront le monde, et ils le sauveront sans le vouloir. Ils le sauveront malgré eux. Ils ne demanderont rien en échange, faute de savoir le prix du service qu’ils auront rendu. » Frères et sœurs n’ayons pas honte de notre faiblesse, offrons-la au Seigneur. Oui, nous sommes faibles mais nous savons que les faibles sauvent le monde car ils laissent Dieu le sauver à travers eux. Amen
+ Jean Claude Boulanger
Evêque de Bayeux Lisieux.

Homélie de Mgr Boulanger pour la messe chrismale 2017