Homélie de Mgr Boulanger messe chrismale 2018

Mardi saint 2018 – La fraternité sacerdotale et diaconale

Frères et sœurs,

Tout au long de cette journée nous avons médité cette parole du pape François qu’il adressait à des prêtres : « Prêtres, faites le choix de la fraternité ». Ce message est aussi adressé à nos frères diacres et à chacun d’entre nous et plus spécialement à l’évêque. Le Pape saint Jean Paul II a écrit : « Le rôle de l’évêque c’est l’aptitude à rendre frères. Il faut demander le charisme de la communion. Ceci est particulièrement important pour l’évêque qui doit être la clé de voûte de la communauté et doit construire de tout son être cette communauté. » Et s’adressant à l’ensemble des catholiques en l’an 2000, il ajoutait : « A l’aube du nouveau millénaire il s’agit de promouvoir une spiritualité de la communion. Il s’agit de faire de l’Eglise la maison et l’école de la communion. Tel est la grand défi qui se présente à nous dans le millénaire qui commence si nous voulons être fidèles aux desseins de Dieu et répondre aux attentes profondes du monde ».

Devenir frère ou sœur à la suite de Jésus.

Par le geste du lavement des pieds (Jean 13,15) et face aux  réactions de Judas et de Pierre, Jésus touche les désirs les plus profonds de l’être humain. La croix est le renoncement au désir de possession et de puissance qui est dans tout être humain. Dans les tentations que Jésus affronte au désert, le diable lui dit : «  Ce pouvoir, il m’a été remis. ». Jésus va nous révéler cette absence de possession qu’il y a dans l’Amour du Père. Un jour dans une rencontre de jeunes couples, le couple accompagnateur a posé cette question : Qui a le pouvoir dans votre couple ? Les jeunes couples étaient choqués d’une telle question. On s’aime, il n’est pas question de pouvoir. On voudrait nier cette dimension qui est malheureusement présente au cœur de la relation humaine. La séduction est aussi une forme de pouvoir. La relation affective d’une mère avec son enfant peut devenir  possessive. C’est une réaction identique à celle du prêtre qui dit : « Ma paroisse… mon groupe… mon mouvement… etc. »

 

Appelés à la chasteté

Jésus nous révèle le véritable sens de la chasteté car seul Dieu est chaste. Dans la pensée chrétienne, ne confondons pas continence et chasteté. La chasteté signifie le respect profond de l’autre dans sa différence, l’absence de tout désir de possession de l’autre, le refus d’en faire un moyen pour le réduire à notre propre désir. Ce n’est pas le refus de l’affectivité ni de la sexualité, mais c’est la transfiguration du désir dans le sens de la fraternité. Or Jésus nous révèle par toute sa vie une des dimensions fondamentales de l’humanité : Elle est appelée à  être fraternité. Jésus réalise l’accomplissement de cette dimension. Il est pleinement Frère comme il a été totalement Fils. Il a été présent aux relations des hommes et des femmes de son temps mais au titre de la Fraternité. Il a été présent dans une relation affective mais différente de celle des époux ou des parents. Il a été frère sans avoir nié le désir d’affectivité et d’amour qui est au cœur de tout être humain. Il n’a pas refusé ce désir de communion qui est le fondement de la vie avec les autres. Il a accepté la différence au cœur de la vie relationnelle mais dans une absence totale de possession.

Jésus a eu des amis au masculin et au féminin. On peut noter une qualité exceptionnelle des affections de Jésus et évoquer par exemple Lazare, Marthe et Marie, Marie-Madeleine. Des femmes l’ont suivi mais aucune femme ne l’a appelé « mon époux ou mon mari ». Que veut nous montrer Jésus alors que la plupart des rabbins de son temps étaient mariés ? D’abord ce n’est pas un mépris de la vie conjugale et parentale mais il veut donner une autre dimension de la vie relationnelle.

Un amour fraternel.

On peut dire que son affectivité est tournée vers la fraternité. Ce n’est pas une relation possessive, fusionnelle, exclusive ou protectrice. En même temps il y a une délicatesse, une tendresse, une attention à la personne, et l’universalité de son amour. En contemplant Jésus dans sa vie relationnelle nous comprenons ce que veut dire avoir un cœur de fils et de frère. Il n’a pas renoncé à aimer, bien au contraire, mais de l’amour d’un fils et d’un frère. De même son célibat est vécu pour le Père et pour le monde. Jésus par toute son attitude nous manifeste ce qu’est l’authentique fidélité. On n’est pas d’abord fidèle à une parole qu’un jour on a prononcée mais on est fidèle à quelqu’un : à un époux ou une épouse que l’on a choisie dans le mariage, à des frères ou à des sœurs que la vie nous a donnés  ou alors à Jésus dans le célibat consacré. On est célibataire non pas à la suite d’un non-choix, à savoir le non-mariage, mais pour témoigner de la tendresse du Père pour tous, surtout ceux qui ne sont pas aimés et les petits etc…C’est le sens même de la vie de Jésus. Il nous montre que la fraternité seule est ouverte à l’universel. Jésus a vécu un véritable bonheur dans ses relations humaines.

Nous pouvons en conclure que ce chemin, c’est tout disciple de Jésus qui est invité à le vivre quelque soit son état de vie. La vie chrétienne n’est pas d’abord renoncement mais accomplissement. Jésus ne vient pas nous apprendre à refouler le désir d’aimer qui est en nous. Il vient pour le transfigurer de l’Amour du Père. Aimer à la suite de Jésus, c’est être fils et frère, c’est être fille et sœur.

 

Appelé à devenir : Petit frère

Un autre terme va qualifier la relation fraternelle c’est l’expression : « Petit frère ». Elle est sans doute beaucoup plus connue. Elle nous fait penser au « frère mineur » de François d’Assise. « Petit frère » est différent de « frère des petits ». Pour être  proche de l’autre, cela suppose d’accueillir sa propre pauvreté. On ne rencontre l’autre que dans l’humilité. Le petit accepte d’être dépendant des autres et de ne pas être le tout. Le modèle c’est encore Jésus. St Paul dira : « De riche qu’il était, il s’est fait pauvre pour vous enrichir de sa pauvreté » (2 Cor. 8, 9). C’est toujours cette contemplation de la dernière place par exemple pour Ch. de Foucauld. Jésus a pris la dernière place pour que les plus petits puissent s’approcher de Lui. Nos richesses écrasent les pauvres. Celui qui est puissant touche l’imagination, il fait envie, il fait peur. Il éveille la soumission et  donne l’impression aux autres de n’être rien par rapport à lui. Il suscite aussi rivalités et jalousie… Le puissant a sans doute plein de possibilités mais il est souvent seul finalement. Le petit n’a pas toujours de choix… il est obligé de compter sur les autres. Il n’a que son amitié à donner, et en même temps c’est souvent lui qui crée de la communion et de l’entraide. Or Dieu est puissant à travers la pauvreté de son Fils, mais c’est une puissance d’Amour. Et nous sur la terre, malheureusement nous n’avons aucune référence explicite de cette puissance d’amour.

       Etre petit c’est accepter d’être faible, c’est oser de continuels recommencements. C’est vivre la croix du Christ. C’est découvrir que ce qui est « faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes » (1° Cor.1, 25). Etre petit c’est accepter d’entrer dans cette faiblesse de Dieu au sens de refuser d’établir des rapports de force. Et c’est là que naît aussi la fraternité. Petit et frère, les deux termes sont inséparables. Pensez à la petite Thérèse qui a écrit : «  Jésus tu as dit : Si quelqu’un est tout petit qu’il vienne à moi. Être petit, c’est encore ne pas se décourager de ses fautes car les enfants tombent souvent mais ils sont trop petits pour se faire beaucoup de mal.… La sainteté consiste en une disposition du cœur qui nous rend humbles et petits entre les bras de Dieu. Conscients de notre faiblesse et confiants jusqu’à l’audace en sa bonté de père. » Thérèse a fait l’expérience de la force de Dieu dans la petitesse humaine comme Saint Paul. Comme le dit encore Bernanos : Les petits sauveront le monde sans le savoir parce qu’ils laisseront Dieu le sauver à travers eux.

« Seigneur Jésus, regarde ton peuple ici rassemblé. Envoie sur chacun d’entre nous ton Esprit d’amour afin que nous devenions, des fils et des filles du Père à ta ressemblance et que nous entendions ton appel à devenir petits frères et petites sœurs à ta suite ». Amen

+ Jean Claude Boulanger
Evêque de Bayeux – Lisieux

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