Homélie de Mgr Boulanger lors de la messe pour la paix du 18 novembre 2018

Messe pour la paix – 18 Novembre 2018
« Heureux les artisans de paix, dit Jésus, ils seront appelés fils de Dieu » (Math.5,9)

Chers amis,
Au moment où nous évoquons en ces jours, l’armistice de 1918, il faudrait redire comme le Pape Paul VI à l’ONU en 1965 : « Plus jamais la guerre ». Elle est tellement inhumaine. Nous nous souvenons qu’en 70 ans (1870-1914-1940) nous avons eu trois guerres avec l’Allemagne et des millions de morts. C’est sur ce constat que des hommes ont décidé de construire l’Europe. Il est plus difficile de bâtir la paix que de faire la guerre parce que la paix est toujours une victoire sur les forces de haine. La plupart des hommes qui ont voulu construire la paix ont souvent été eux-mêmes victimes de la violence des hommes. Il suffit de penser à Martin Luther King et à tant d’autres. Il nous est demandé aujourd’hui encore de devenir des hommes de médiation. Notre société a besoin de médiateurs. Souvent la paix des braves se conclut par un arbitrage dans le sens que l’arbitre coupe la poire en deux. Ceci laisse profondément insatisfait les deux parties avec le désir inconscient de revanche et de récupérer l’autre moitié. La médiation est toute autre : D’abord nous prenons conscience que ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous sépare. Le médiateur ne coupe pas la poire en deux : il essaie de donner aux parties en présence des raisons de travailler ensemble pour que la poire reste entière.

L’histoire humaine, à travers ses millénaires est toujours une histoire de fraternité blessée et brisée. La tentation est grande de désespérer et de se résigner. Un peuple qui vit dans la haine se détruit lui-même. Mais quand cesse la haine, la réconciliation est déjà en marche. Le pardon sera long à donner, mais la paix pourra naître enfin. Au moment où nous faisons mémoire d’hommes et de femmes qui ont donné leur vie pour notre pays… il est bon de nous arrêter quelques instants. Dans un moment tragique de l’histoire, ces hommes et ces femmes ont cru dans l’avenir de notre terre. Finalement, la paix est plus forte que les forces de haine, mais à quel prix ! Que de sacrifices !

Le rêve de fraternité.
Il est au cœur de l’humanité. Il traverse l’histoire des civilisations mais ce rêve s’enfante toujours dans la douleur. Il en va de l’humanité comme de ce prince qui avait une superbe pierre précieuse. Un jour, par malheur, elle se trouva profondément rayée. Le prince confia la pierre aux artisans de son royaume, plus habiles les uns que les autres. Tous essayèrent d’effacer la rayure, aucun n’en fut capable. Tout était perdu. Ne restait que le désespoir. Lorsque survint un jour un génie encore inégalé. Il prit la pierre et après avoir médité, il eut l’art de la retailler en forme de rose. Il n’essaya pas de supprimer la rayure, d’effacer l’égratignure. Il eut au contraire l’intelligence de s’en servir pour en faire la tige de la rose. La pierre précieuse était devenue bien plus belle qu’elle ne l’était auparavant. Voilà tout simplement ce que les uns et les autres, peut-être, nous essayons de faire de notre humanité défigurée et de nos fraternités blessées. 100 ans, c’est le temps où l’on apprend à renaître et à faire de la rayure d’une pierre précieuse la tige d’une rose qui un jour pourra éclore. Les uns et les autres, nous sommes invités à devenir ses artisans de paix comme Jésus les appelle dans l’Évangile.

Donner sa vie au nom d’un idéal ou d’une foi, voilà ce que des hommes et des femmes ont osé faire. Nous ne sommes pas de trop pour le rappeler. Seuls ceux qui donnent leur vie pour les autres fécondent l’histoire. L’individu ne se réalise pleinement et ne se découvre comme une personne, non pas par l’affirmation de soi, mais par le don de soi. Jean Paul Sartre disait sans doute avec humour que l’enfer c’étaient les autres. Il faudrait plutôt dire à la lumière du message de l’Evangile que l’enfer c’est l’absence de Dieu et des autres. A un moment de notre histoire, où nous pouvons goûter ce choix entre le bonheur et la liberté, il est bon de rappeler les valeurs de ceux qui nous ont précédés. Le risque est de vouloir un bonheur immédiat où le plaisir précède le désir. Nous le ressentons plus particulièrement dans cette société de consommation où le seul repère est le pouvoir d’achat. Nous comprenons que cette société ne peut que produire des frustrés et des exclus de la part de ceux qui ne peuvent accéder à cette consommation. La plupart de nos contemporains ont un GPS dans leur voiture mais ils n’ont pas de GPS dans leur vie. Nous sommes dans une culture où la transcendance a disparu. Le mot Dieu lui-même est méconnu dans le langage de nos contemporains. Une jeune femme d’une trentaine d’années voyant ma croix pectorale, me dit : « Monsieur vous avez une belle croix comme celle de Johny Halliday ». La référence n’est plus Jésus mais une vedette. Or, il n’y a d’autre bonheur que celui d’un homme libre, mais la liberté ne se réduit pas à un libre choix entre diverses marques de dentifrice. La Bible nous dit qu’il y a des gens dont le souvenir s’est perdu mais qu’il n’en est pas ainsi des hommes qui ont donné leur vie. Leurs œuvres de justice n’ont pas été oubliées. Leur descendance subsistera pour toujours, jamais leur gloire ne sera effacée (Sirac 44,10).

Vous tous qui êtes au service de l’humanité, il vous arrive peut-être de baisser les bras. Il y a des jours où nous aurions mille raisons de désespérer. Rappelez-vous ces hommes et ces femmes qui ont donné leur vie. Touché par ce qui meurt, il est surtout essentiel d’être éveillé à ce qui naît. Si longue soit la nuit, elle finit toujours par une aurore. La haine et la violence ne sont pas le dernier mot de l’histoire.

Rassembler, dans une même tâche, des hommes qui étaient faits pour se haïr et se diviser, telle est sans doute notre mission. Saint Exupéry, dans son livre Citadelle, évoque cet adage : « Si tu veux que les hommes se haïssent, jette-leur des pièces d’or. Si tu veux qu’ils deviennent frères, invite-les à construire un édifice où habiteront leurs frères humains.  Oui, il faut beaucoup donner pour oser mettre un peu de paix au cœur de notre humanité. Il vaut mieux allumer la petite bougie de la paix que de maudire les ténèbres de la violence. Chers amis, je vous souhaite de devenir des artisans de paix et d’allumer autour de vous des sources de lumière. »

+ Jean-Claude BOULANGER
Evêque de Bayeux- Lisieux

 

Homélie de Mgr Boulanger Messe pour la Paix 18.11.18