Voeux 2026 de Mgr Habert

Dans les vœux que nous formulons tous depuis une quinzaine de jours, le mot PAIX revient sans cesse. On peut le comprendre. Il se décline dans bien des domaines :
- La paix internationale : 120 conflits armés dans notre monde en 2025 et une année 2026 qui commence très douloureusement.
- La paix sur le plan national, d’un autre ordre bien sûr, mais par bien des aspects notre pays est sous tension : des fractures nombreuses existent dans notre société. Agriculteurs, questions économiques, sociales, politiques. L’année 2026 verra en mars les élections municipales. Je tiens à dire mon admiration et mon soutien aux élus de terrain, leur tâche est essentielle. J’ai souvent la joie de vous croiser dans mes déplacements dans tout le diocèse.
- La paix dans nos communes, dans les familles, dans les quartiers, dans les associations de toute sorte.
- J’évoque aussi la paix intérieure. Pour nous chrétiens, elle est même à la base de tout. Dans une lettre, l’apôtre saint Jacques pose une question essentielle : d’où viennent les guerres, d’où viennent les conflits ? et il répond. N’est-ce pas justement de tous ces désirs qui mènent leur combat en vous-mêmes ? Vous êtes pleins de convoitises et vous n’obtenez rien, alors vous tuez ; vous êtes jaloux et vous n’arrivez pas à vos fins, alors vous entrez en conflit et vous faites la guerre.
Le genre littéraire des vœux n’est pas celui de l’homélie mais voilà des paroles qui peuvent rejoindre chacun de nous.
Je voudrais simplement revenir sur quelques événements marquants de l’année 2025, ils ont pu marquer la vie de l’Église catholique ou de notre diocèse. J’évoquerai aussi quelques événements de vie de notre pays et du monde.
Pour l’Église.
Le fait marquant dans notre diocèse demeure le nouveau découpage territorial dans lequel nous sommes entrés en septembre 2024 et qui continue de se déployer. Il a été le fruit de deux années de travail, de concertations, de discussions. Nous sommes passés de 51 à 15 paroisses, paroisses plus grandes, avec le risque de la dispersion, et un appel fort à la mutualisation de nos forces, à vivre dans plus de fraternité, de proximité. Il y a des conséquences pour beaucoup de catholiques bien sûr et aussi pour les élus. Les choses continuent à se mettre en place.
La question de nos églises bâtiments mobilise beaucoup d’énergie. Je redis combien elles doivent être l’objet de dialogues et de rencontres entre la communauté chrétienne, les élus et les amoureux du patrimoine.
Évêques de France, nous avons tout récemment organisé les états généraux du patrimoine religieux. Nous avons redit notre attachement à nos églises, même si leur utilisation est évidemment à considérer de façon nouvelle aujourd’hui. Non sur le fond, elles demeurent consacrées au culte, mais sur la forme, elles peuvent être l’objet d’utilisation culturelle ou fraternelle. Elles sont souvent la mémoire de nos communes, de l’histoire de notre pays.
Cette année 2025 a été marquée par l’année jubilaire. L’année de l’espérance, ouverte par notre pape François en janvier 2025. Beaucoup de nos diocésains sont allés à Rome : les jeunes, les prêtres, les religieux, mais aussi des individuels. De belles démarches ont été vécues dans le diocèse aussi : je pense au jubilé des plus pauvres le 16 novembre dernier, au jubilé des détenus dans nos deux établissements du Calvados à Caen et à Ifs le 14 décembre.
Je pense aussi aux nombreux baptêmes, la nuit de Pâques 2025. Une centaine d’adultes ont été baptisés. J’ai moi-même baptisé 20 étudiants lors de la Vigile Pascale. Ces adultes qui frappent à la porte de notre Église nous réjouissent. Ils nous obligent aussi à une grande authenticité. Être dans l’espérance, voilà une attitude que nous pouvons demander au début de cette année 2026. Nous en avons un immense besoin.
Dans la vie de notre Église catholique, la mort du pape François a été un événement marquant de l’année 2025. Chacun se souvient de ce lundi de Pâques : après une longue absence, il a voulu venir saluer la foule place Saint-Pierre le jour de Pâques, sentir une dernière fois l’odeur des brebis avant d’emporter cette odeur avec lui le lundi de Pâques.
L’élection du pape Léon XIV, dont la famille se rattache à la Normandie, a été un temps fort. Chacun aussi se souvient de la fluidité de cette élection. En trois jours, était élue une personne à la tête de l’Église catholique qui comprend plus d’un milliard de personnes, avec des frais de campagne relativement restreints et un accueil assez unanime. Paradoxe des caméras du monde entier braquées… sur une cheminée vétuste ! Un pape dont les premières paroles étaient dirigées vers la paix.
Un mot sur notre pays.
Permettez-moi une réflexion sur une expression qui est hélas parfois un peu galvaudée, celle du Vivre Ensemble. Cette expression est parfois rejetée, comme un slogan vide de sens, comme une utopie… Certains pensent qu’il est impossible, voire qu’il n’est pas souhaitable. Je voudrais m’inscrire en faux contre une telle attitude. Si nous ne pouvons plus vivre ensemble dans notre pays, nous pouvons craindre le pire et certains le prédisent, voire le souhaitent. Certains pour éviter les conflits prôneront le communautarisme, chacun chez soi, chacun dans sa communauté quelle qu’elle soit. Les réseaux sociaux ne font que renforcer cette attitude. L’Église ne peut pas se résoudre à une telle perspective. Elle veut toujours essayer de tisser des liens, de favoriser la rencontre et le partage. Elle le fait sans naïveté, mais sans se décourager.
Notre pays vit, nous le savons bien, une crise institutionnelle importante. Comme j’ai exprimé mon respect aux maires des communes, je fais de même pour ceux et celles qui se donnent au service de notre pays au plan national. La tâche est d’une grande complexité et demande du courage. Saint Paul invite dans ses lettres à prier pour ceux qui nous gouvernent. Je suis souvent choqué par la violence du débat politique où la question n’est pas tellement de débattre avec son interlocuteur mais d’abattre son adversaire. Il y a comme une incapacité, parfois physique, à pouvoir se parler. Comment pouvons-nous évoluer à ce sujet ?
Je cite ici quelques paroles que le pape Paul VI écrivait en 1964 dans Ecclesiam Suam. Là aussi il faudrait approfondir ce texte magnifique. Il invitait à vivre dans des relations où le dialogue serait premier. Il donnait 4 caractéristiques au dialogue : clarté, douceur, confiance, prudence. Il y a 60 ans, le concile Vatican II disait le désir de l’Église : 1. En vertu de la mission qui est la sienne, d’éclairer l’univers entier par le message évangélique et de réunir en un seul Esprit tous les hommes, à quelque nation, race, ou culture qu’ils appartiennent, l’Église apparaît comme le signe de cette fraternité qui rend possible un dialogue loyal et le renforce.
Cette question du vivre ensemble rejoint une question qui sera sans doute au programme du Sénat dans les jours qui viennent, la loi sur la fin de vie. Évêques de France, nous publions ce jour une lettre ouverte pour dire notre crainte au sujet du projet de loi. Nous savons combien le débat est délicat, très sensible, il touche chacun de nous, dans nos familles, nos amis, il touche notre rapport à la souffrance, à la solitude, à la mort. Nous voulons dans ce texte redire notre attachement absolu à tout ce que nous pouvons faire dans le domaine des soins palliatifs. La question est ici éminemment financière. Je note une phrase de cette lettre des évêques : la fraternité invite à refuser définitivement la tentation de donner la mort. Ce texte développe toutes ces grandes valeurs de fraternité, de dignité et de liberté.
Toujours sur le dialogue, je fais ici allusion au 120ème anniversaire de la loi de séparation de l’Église et de l’État, le 9 décembre 1905. Cela a été l’occasion de redire que cette loi est fondamentalement une loi de liberté : liberté de conscience, liberté de culte, neutralité de l’État, et non une loi qui reléguerait le religieux dans la sphère du privé. Nous avons redit la différence entre la laïcité et le laïcisme.
Je veux ici aussi témoigner de la vigilance de la Conférence des Évêques de France au sujet de l’application de la loi C.R.P.R. de 2021, confortant le respect des principes de la République, qui ferait que nous passerions d’un régime de liberté a priori à un régime d’autorisation. L’Église catholique veut être un partenaire loyal et prendre sa place dans le débat. Elle veut se présenter comme une servante d’une société souvent fracturée.
J’évoquais tout à l’heure le pape François : vous savez qu’un des axes essentiels de son pontificat a été celui de l’attention aux plus pauvres et aux plus fragiles. Agissant ainsi, il ne faisait que mettre en œuvre les appels de Jésus dans l’évangile.
Voilà aussi un domaine sur lequel notre Église essaye de rester en première ligne sur le terrain. Je salue ici tout le travail de nos paroisses, et des organisations comme le Secours catholique, la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, ou sur un plan international le CCFD. Les services de l’État sont bien souvent en première ligne dans ce domaine.
Enfin, pour la vie de notre monde, comment ne pas évoquer la fragilité de la vie internationale, la violence des rapports qui s’instaurent parfois entre les pays ? Lorsque j’étais étudiant en droit, il y a plus de 40 ans, je suivais un cours de droit international, quelle place a-t-il aujourd’hui ? Il ne m’appartient pas de me lancer dans un discours pour lequel je n’ai pas de compétence particulière, mais de rappeler le désir de l’Église. Elle l’a notamment exprimé lors du dernier concile, le concile Vatican II. Pour conclure, je le cite à nouveau : La paix dont nous parlons ne peut s’obtenir sur terre sans la sauvegarde du bien des personnes, ni sans la libre et confiante communication entre les hommes des richesses, de leur esprit et de leurs facultés créatrices. La ferme volonté de respecter les autres hommes et les autres peuples ainsi que leur dignité, la pratique assidue de la fraternité sont absolument indispensables à la construction de la paix. Ainsi la paix est-elle aussi le fruit de l’amour qui va bien au-delà de ce que la justice peut apporter. Sommes-nous condamnés à considérer que ces paroles sont devenues de pures utopies ? Je ne le pense pas, mais je mesure l’immensité du chantier.
Chers amis, je vous souhaite une bonne année 2026, dans notre département, dans notre pays. Je formule des souhaits de réussite, de joie et de fraternité pour chacun de vous.
+ Jacques HABERT
Évêque de Bayeux-Lisieux
Cérémonie de vœux, 16 janvier 2026