La mise en place d’une branche professionnelle dans l’Église : Une occasion favorable pour relancer les études de théologie et encourager la formation des laïcs

Porté par les responsables des ressources humaines, le projet de créer une « branche professionnelle » dans l’Église répond aux exigences des réformes concernant la formation professionnelle. Commencée en 2016 la démarche mérite une réflexion beaucoup plus large sur la mission de l’Église et de ses divers acteurs. Espérons que ce soit aussi l’occasion de prendre conscience de l’importance des études en théologie que le Pape François souhaite promouvoir et relancer dans le cadre de la nouvelle évangélisation. Dans le contexte actuel de lutte contre le cléricalisme, dont nous sommes tous responsables, la formation des laïcs est aussi un enjeu important pour un partage plus effectif des responsabilités.

Les incidences de la réforme de la formation professionnelle sur la vie de l’Église

Cette réforme lancée par l’État en 2015 devrait aboutir fin 2018 ; l’objectif est de « préparer des salariés mieux formés, plus qualifiés aux métiers d’aujourd’hui et de demain et favoriser le développement des compétences et la compétitivité des entreprises. »  En plus des entretiens annuels, les employeurs doivent procéder à des entretiens « professionnels » centrés sur le « parcours professionnel » des personnes et leurs besoins de formations pour « monter en compétences ». Salariés et bénévoles vont bénéficier d’un Compte Personnel de Formation de 500€ par an, compte qui pourrait être abondé dans le cadre de formations validées par une branche professionnelle.  Ce vocabulaire professionnel est surprenant dans une Institution où il n’est pas question de métier, de carrière, ni d’entreprise. Il faut donc « transposer » ces dénominations pour entrer dans le cadre de la loi. De fait, si l’Église n’est pas du monde, elle doit appliquer les lois du pays. La cohérence avec l’enseignement social de l’Église est un appel supplémentaire dans la gestion humaine et sociale.

La première partie de l’accord de branche dans l’Église concernant l’organisation et le temps de travail est signée, mais les parties sur la formation professionnelle et le descriptif des emplois sont beaucoup plus complexes. Pas de problème pour les métiers « profanes » et les compétences transversales (déjà connues dans le cadre des conventions collectives existantes), mais il est inédit de décrire en termes de « métiers » et de « compétences » les missions ecclésiales.

Des enjeux théologiques, pastoraux, ecclésiaux, canoniques, financiers[1]

Avant les compétences professionnelles, les missions ecclésiales relèvent d’un appel, du discernement des aptitudes des personnes, leurs qualités humaines et spirituelles ou leur charisme. Il faut donc articuler des registres différents. Une formation en Eglise comporte toujours plusieurs dimensions : spirituelle, humaine, intellectuelle et pastorale (nous pourrions dire une formation intégrale, renvoyant à la lecture de Laudato Si‘).  Comment signifier cela en complément de l’accord de branche ? Ensuite, certaines missions correspondent à un office ou une charge d’un point de vue canonique, la plupart dépendent d’une lettre de mission de l’évêque ou parfois d’un curé, d’une aumônerie.  Enfin, la présence de nombreux bénévoles, mais devant être tout aussi formés, constitue une autre articulation à penser, la gratuité doit pouvoir être possible, pour un temps parfois. Inutile de préciser la nécessaire conjugaison avec le ministère ordonné, non concerné par la branche mais bien au cœur du projet : cela oblige à bien repenser la mission de chacun. Pour avancer on ne peut donc faire l’économie d’un travail préalable dans lequel doivent s’impliquer des ecclésiologues, canonistes et pasteurs en plus des responsables des ressources humaines et des économes diocésains.[2] Si l’on souhaite que certains « grandissent en compétences » et  « participent [réellement] à l’exercice de la charge pastorale » comme le souhaitait le Concile Vatican II – et pour lutter aussi ensemble contre le cléricalisme –  il faut vraiment penser les formations correspondantes. Du point de vue des lieux de formation (écoles ou universités catholiques) entrer dans la réforme oblige à proposer des certifications par blocs de compétences professionnelles, ce qui est totalement nouveau et ne peut voir vraiment le jour sans une vraie concertation avec les besoins des diocèses.

Quelle place pour la théologie dans les « métiers d’Église » ?

Qui dit branche professionnelle signifie avoir un « métier propre », avec un type de compétences précis relevant d’un domaine de formation, la théologie. Si l’on considère que le propre de l’Église est « l’annonce de l’Évangile et la transmission de la foi », les « métiers » spécifiques sont toutes les missions que nous connaissons : catéchistes, accompagnateurs pour la réception des sacrements ou pour les funérailles, aumôniers de prison, lycée, hôpital, formateurs, adjoints en pastorale, théologiens mais aussi économes diocésains, chanceliers, avocats et juges à l’officialité, accompagnateurs spirituels, responsables de services diocésains, etc…. Sans savoir si l’accord de branche ira jusque-là (il est probable que l’accord en reste aux généralités et à un seul type de laïcs en mission, ce qui est dommage mais déjà un tout premier pas) on peut décrire les tâches et les compétences requises pour chacun, que ces compétences soient profanes (écoute, management, communication, animation, gestion de projet, etc) ou bien sûr théologiques et pastorales, sujet qui nous occupe.  Et pour assurer l’avenir, il faut penser à toute la chaîne des formateurs allant du terrain jusqu’aux docteurs en théologie ; de quelques heures, quelques jours, à une, deux, voire cinq à douze années d’études ! Pour les baptisés – tous appelés à être disciples-missionnaires – et surtout ceux qui ont des responsabilités, la formation est tout aussi cruciale que la conversion et l’expérience pour rendre compte de la foi et annoncer l’Évangile.

Un véritable appel à relancer les études « ecclésiastiques » par le Pape François

La Joie de la Vérité[3], publiée en janvier 2018 vise la mise à jour des textes relatifs aux « études ecclésiastiques » (terme qui pourrait porter à confusion en France, cela recouvre en réalité les études théologiques et pastorales menant à des diplômes reconnus par le Saint Siège). Pour le Pape François « l’occasion est favorable pour procéder, avec une détermination réfléchie et prophétique, à la promotion, à tous les niveaux, d’une relance des études ecclésiastiques dans le contexte de la nouvelle étape de la mission de l’Église»[4]. Il précise même que « pour améliorer la qualité de la formation, il est très souhaitable que les Écoles d’études théologiques, aussi bien des diocèses que des Instituts religieux, soient affiliées à une Faculté de Théologie. »[5], ce qui est le cas du Centre d’études théologiques de Caen.  Mais promouvoir les études de théologie ne va pas de soi en France où la théologie est si peu reconnue[6] ; tant que l’on n’ose parler de métier, il est impossible de proposer à des jeunes – qui en ont soif- d’entrer dans un vrai parcours d’études[7]. C’est pourtant essentiel à une époque où la transmission de la foi est en crise et où les diocèses peinent à trouver des personnes vraiment formées pour un certain nombre de missions. Promouvoir une formation humaine, intellectuelle spirituelle et pastorale de laïcs motivés et appelés à de hautes responsabilités pourrait aussi équilibrer en quelque sorte les lieux et modes de gouvernance dans l’Eglise.

Espérons que la création d’une branche professionnelle soit l’occasion de vraiment relancer la théologie en France, c’est possible si tous prennent conscience des enjeux de la formation de tous les baptisés pour l’avenir !

 

 

Pascaline Lano, directrice du Centre d’études théologiques de Caen

(Article paru dans le Journal Église de Bayeux de juillet 2018. Un article plus développé est en préparation dans le cadre d’une publication prévue à l’automne.)

[1] Un colloque inédit sur « Eglise et métiers : mission, formation, compétences » a eu lieu à Lille les 18 et 19 janvier 2018 en présence de théologiens, instituts de formation, économes, DRH, canonistes et laïcs en mission.  Frédéric Rebaudo, économe diocésain et Pascaline Lano, directrice du Centre d’études théologiques, y ont participé.

[2] Il faut donc bien différencier lettre de mission (avec parfois une charge, un office), contrat de travail et profil de poste… Les enjeux financiers n’encouragent pas la réflexion, il faut le reconnaître. C’est tout le modèle économique et de gouvernement qui mérite d’être revu pour donner à la théologie une place et encourager un mécénat spécifique (pour financer des thèses permettant de travailler vraiment ces questions par exemple).

[3] Veritatis Gaudium (VG) –  www.vatican.va. La sortie de cette Constitution Apostolique du Pape François n’a pas été très médiatisée en France.

[4] VG2

[5] VG, Normes communes, Titre X, Art. 63 §2

[6] Dans les pays anglo-saxons, les catéchistes doivent avoir une licence pour être envoyés ; en France, l’usage est de faire appel à des bénévoles généreux qui remplissent leur mission pendant leur temps libre ; « on ne va pas en plus leur demander de se former » entend-on parfois ! Cette situation est un héritage historique qu’il faut peut-être revisiter pour mieux le comprendre et le comparer avec ce qui se fait dans les autres pays.

[7] Tout en continuant à encourager les formations en auditeurs libres, pour tous les baptisés qui veulent simplement grandir dans la compréhension de la foi, sans forcément passer un « diplôme ».

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