Mort du philosophe Jean-Louis Chrétien : Une philosophie de l’humilité à l’épreuve de la Parole

Bouleversé par le décès de Jean-Louis Chrétien, notre collègue Emmanuel Housset lui rend ici un bel hommage :

Le philosophe Jean-Louis Chrétien né le 24 juillet 1952 à Paris est mort le 28 juin 2019 dans cette même ville qu’il aimait tant. Il aura par sa personne et par son œuvre marqué plusieurs générations d’étudiants et l’influence de sa pensée, plus profonde que notoire, s’étend bien au-delà du cercle des philosophes de profession.

Très jeune, à Ailefroide dans les Ecrins d’où il partait faire de l’alpinisme, il fit la rencontre décisive du philosophe Henri Maldiney, qui demeurera jusqu’à la fin de sa vie une figure déterminante. La reconnaissance fut réciproque et Henri Maldiney vit en Jean-Louis Chrétien le grand penseur de ce temps qu’il allait devenir. Son parcours fut celui d’un étudiant d’excellence : major de l’Ecole Normale Supérieure, major de l’Agrégation de philosophie, et puis après quelques années en lycée il devint tout jeune maître de conférences à l’Université de Paris XII-Créteil, avant de passer à l’université de Paris IV Sorbonne et d’y devenir professeur, titulaire de la chaire sur l’Antiquité tardive et la philosophie médiévale. Il prit sa retraite en 2017 afin de pouvoir se consacrer entièrement à son écriture.

Tout cela ne prend son véritable sens que par rapport à son baptême, jeune adulte, le jour de la Pentecôte. Ce baptême fut son événement et toute son œuvre, dans laquelle la lumière de la pensée grecque est omniprésente, est également celle d’une écriture brûlée par la vérité biblique, qui est amour et personne. L’intelligence du feu, pour reprendre l’un de ses titres, est celle d’une parole qui vient brûler le temps et qui nous donne un désir que seul Dieu pourra apaiser. C’est par ce feu que notre parole humaine ne consiste pas à donner une réponse, mais à exister notre réponse, et c’est ce qu’a fait Jean-Louis Chrétien par son enseignement, ses livres et ses recueils de poèmes.

Menant une vie par vocation absolue avec rigueur et intransigeance, une vie totalement consacrée à l’écriture et indifférente aux gloires du monde, il parvint à offrir à ses lecteurs plus d’une trentaine d’ouvrages dont certains ont été traduits dans de nombreuses langues ; ce qui fait que son travail a désormais une reconnaissance mondiale.

Il est impossible de résumer en quelques lignes la philosophie de Jean-Louis Chrétien, tant son érudition était immense et ses centres d’intérêt nombreux : la pensée grecque, la philosophie médiévale, l’herméneutique biblique, la théologie fondamentale, la littérature, la poésie, la philosophie de l’art, la phénoménologie. De La lueur du secret (1985) à Fragilité (2017), Jean-Louis Chrétien a développé sa méditation aiguisée et persévérante sur l’existence humaine en élucidant ces moments escarpés, ces instants de crise, dans lesquels toute notre existence est en jeu et dans lesquels nous avons à décider du sens de ce qui nous arrive. Comme le dit Kierkegaard, parce que l’homme est esprit, il est toujours dans un état critique, et c’est pourquoi Jean-Louis Chrétien s’attache à décrire l’épreuve du beau, de la nuit, de la nudité, de l’insomnie, de la fatigue, de l’amour, de l’appel, de la fragilité. Afin d’être au plus proche de l’expérience humaine, Jean-Louis Chrétien rompt avec les codes  de l’écriture universitaire, qui aime bien le chacun chez soi, et sans rien sacrifier de la rigueur conceptuelle, bien au contraire, il se met à l’écoute de la Bible, de l’œuvre d’art, de la poésie, du roman, afin de décrire le corps à corps de l’expérience humaine, qui est l’origine constante de toute pensée véritable. Même quand il commente Platon, Aristote, Plotin, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, Malebranche, Kierkegaard, Heidegger (sans pouvoir les citer tous), c’est dans une écriture patiente et très précise, ne prenant jamais une position suffisante de surplomb et ne forçant pas les textes, qui nous apprend à lire, qui nous donne à voir, dans un regard lavé des pseudo-évidences, ce que seul l’étonnement décèle.

Fidèle à la thèse de Malebranche reprise par Simone Weil, selon laquelle l’attention est une prière naturelle, et développant la proposition de Kierkegaard que la vraie prière ne fait qu’entendre, Jean-Louis Chrétien a pu montrer que la vie personnelle prend sa source dans cette attention à l’aurore des choses. Depuis ma faiblesse, ma fragilité et ma finitude, à condition de les assumer, il est possible de devenir disponible à l’inouï de la vérité, qui est toujours au-delà de toute mesure trop humaine. En rupture avec tous les bavardages contemporains, même savants, qui dans une curiosité non dénuée d’orgueil recouvrent les choses d’un manteau de mots, l’écriture ciselée de Jean-Louis Chrétien a pu montrer qu’écouter, ce n’est pas décoder, ni recevoir une information, mais c’est se laisser transformer par la vérité jusque dans la forme de son écriture. Tel est le principe d’individuation spirituel, car seule une personne écoute.

Jean-Louis Chrétien n’aura cessé, jusqu’à l’épuisement, de réaliser une herméneutique de la finitude mettant en évidence la dimension de combat de toute existence humaine, en expliquant, d’œuvre en œuvre, comment il n’est possible de répondre à la brutalité du monde qu’en se laissant toucher par la blessure de la vérité ; en écoutant cette vérité dans l’acte même de lui répondre, car il faut aussi répondre pour écouter comme il faut parler pour voir. Cette méditation sur le tragique de l’existence est ainsi également une invitation à changer de vie, à vivre de l’inoubliable et de l’inespéré en écoutant la Parole dans notre espace intérieur, tout en agissant, car on ne peut pas être Marie sans être Marthe, tout comme on ne peut pas être Marthe sans être Marie. Notre existence fragile et fugitive peut être offerte, y compris notre mort, et c’est dans ce don qu’elle a sa dimension d’éternité. Tout homme dans l’ouverture du monde avance en tâtonnant, voire en titubant, mais il avance et il nous passe ainsi le témoin pour nous inviter à témoigner à notre tour de la vérité. Toute parole philosophique s’appuie sur des paroles plus anciennes, mais elle est aussi une invitation à la parole ; elle nous donne un avenir en nous invitant à répondre par la parole, c’est-à-dire par la présence, de nos frères humains.

Lui qui a tant décrit la souffrance humaine pour donner accès à la vraie joie, qu’il repose en paix. Nous passons sur le chemin, mais le chemin lui-même ne passe pas, et Jean-Louis Chrétien pouvait dire qu’un maître, et il en fut un, ne tend pas de baumes ou d’analgésiques, mais la joyeuse et grave nouvelle que la blessure d’amour peut être inguérissable.

 

Emmanuel Housset

Enseignant à l’université de Caen Normandie et au Centre d’Etudes Théologiques de Caen

Le 1er juillet 2019

Photo prise par Emmanuel Housset, Jean-Louis Chrétien à Dieppe

Jean-Louis Chrétien (1)

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